
Il aurait eu cent ans le 23 juin. Samedi, la Grande-Bretagne et la communauté scientifique internationale fêteront le centenaire du géant de l'informatique Alan Turing, connu pour avoir brisé les codes secrets de l'armée allemande durant la seconde guerre mondiale, et pour ses travaux pionniers en matière d'informatique et d'intelligence artificielle. En 41 ans, Alan Turing aura posé les bases de l'informatique moderne, tout en parvenant, selon certains, à sauver des millions de vies pendant la guerre grâce à ses décryptages des communications nazies.
Mais, condamné à la castration chimique en 1952 pour "outrage aux bonnes moeurs", du fait de son homosexualité - illégale en Grande-Bretagne jusqu'en 1967 - le génie de l'informatique se suicidera deux ans plus tard, le 7 juin 1954, en mangeant une pomme empoisonnée au cyanure. Réhabilité depuis, Alan Turingest aujourd'hui mis à l'honneur par la Grande-Bretagne, bientôt trois ans après queGordon Brown, alors premier ministre, lui a présenté ses excuses dans une tribune, au nom du gouvernement britannique, pour le traitement "déplorable" qui lui aura été infligé du fait de son identité sexuelle.
Lire : "Alan Turing ou la difficile réhabilitation de la mémoire d'un pionnier de l'informatique"
UN "HÉROS DE GUERRE" AU DESTIN BRISÉ
Dans sa tribune, publiée le 10 septembre 2009 par le Daily Telegraph, Gordon Brown désigne Alan Turing comme "un véritable héros de guerre" : "il n'est pas exagéré d'affirmer que, sans sa contribution exceptionnelle, l'histoire de la seconde guerre mondiale aurait pu être très différente", écrit-il. Recruté à Cambridge par les services du renseignement anglais, le scientifique est parvenu, depuis le centre de recherche de Bletchley Park, à venir à bout d'Enigma, la machine de chiffrement utilisée par l'armée allemande pour crypter ses communications. La marine nazie la pensait inviolable.
Il faut dire que lorsqu'il "casse" le code secret allemand, à 30 ans, lemathématicien, éternel précurseur, n'en est pas à ses premiers exploits. En 1936, déjà, il a démontré que certains problèmes mathématiques ne pouvaient être résolus, dessinant les contours d'une première machine programmable, ou "machine de Turing", capable d'effectuer n'importe quel calcul mathématique. Il s'agira de l'un des premiers prototypes d'ordinateur. Après la guerre, Alan Turing travaille à des projets d'ordinateurs à Londres, puis à Manchester, où il explore davantage l'intelligence articificielle. Il y mettra au point le fameux test de Turing, présenté dans un article publié dans Mind en 1950. Ce questionnaire est sensé déterminer si le répondant est un humain ou une machine.
Mais en janvier 1952, son homosexualité est révélée au grand jour. Condamné à la castration chimique ou à l'emprisonnement, Alan Turing choisit de subir des injections d'oestrogènes. Du fait de son identité sexuelle, le mathématicien est banni du complexe gouvernemental où il travaillait. Et secret militaire oblige, il lui est interdit de dévoiler au public ses découvertes scientifiques pendant la guerre. Sa carrière sera brisée.
Lire le portrait : "Sorry Alan!" (éditions Abonnés)

PÉTITIONS EN SON HONNEUR
Ce n'est qu'après sa mort qu'Alan Turing est, enfin, reconnu pour son génie scientifique. En 1966, un "prix Turing", ou "Nobel de l'informatique", est créé. Il est, depuis, décerné chaque année par l'Association for Computing Machinery (ACM). Trente-trois ans plus tard, le magazine Time désigne le mathématicien comme l'un des personnages les plus importants du 20ème siècle. Et en 2001, la ville de Manchester lui dédie une statue.
Mais depuis trois ans en Grande-Bretagne, c'est un ensemble de pétitions qui cherchent à réhabiliter la mémoire du génie scientifique. En 2009 déjà, la déclaration de Gordon Brown faisait suite à une pétition qui avait à l'époque récolté plus de dix milles signatures. Elle demandait au gouvernement de s'excuser "pour les poursuites engagées contre Alan Turing, qui ont abouti à sa mort prématurée".
Souhaitant aller plus loin que ces excuses écrites dans le Daily Telegraph, des citoyens britanniques ont lancé, en décembre 2011, une pétition appellant le gouvernement à officiellement demander pardon à Alan Turing, pour l'avoir accusé "d'attentat à la pudeur" en 1952, après découverte de son homosexualité. "Alan Turing à été conduit vers un terrible désespoir et une mort précoce, par le pays pour lequel il a tant fait (...)", peut-on lire sur la pétition, qui a recueilli jusqu'ici plus de 34 000 signatures. "Cela reste une honte du gouvernement et de l'histoire britannique."
Le 24 mai dernier, le député conservateur Iain Stewart a repris la demande de la pétition, estimant que le centenaire du génie de l'informatique était l'occasion derediscuter d'un pardon officiel de la part du gouvernement. Mais pour que le sujet fasse l'objet d'un débat à la Chambre des communes, la pétition doit obtenir au moins 100 000 signatures, et ce en un an. En attendant, une autre pétition en ligne circule, demandant cette fois-ci que le visage d'Alan Turing figure sur des billets de dix livres. "C'est un héros national", écrit Thomas Thurman, auteur de la pétition."Sa contribution à l'informatique, et ainsi à la vie du pays et du monde est incalculable."